Plastique mutant : Photogrammétrie et plastique recyclée
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Ce journal de bord documente les expérimentations techniques menées sur l’extrusion, le moulage, la numérisation 3D et la transformation numérique de la sculpture en photogrammétrie. J’explore la manière dont le plastique recyclé participe à l’élaboration de formes inattendues.
Le 12 mai 2026
J’ai commencé la résidence sur le plastique recyclé le 12 mai 2026 à La Charpente des fauves avec une formation de Louis-Robert Bouchard, directeur de l’organisme Interférences, arts et technologies. La première chose que j’ai apprise lors de cette résidence, c’est l'importance d'adopter une éthique de la sécurité. Soit, une bonne ventilation pour limiter l’exposition aux émanations et aux particules produites par la manipulation du plastique lors des différentes étapes de transformation. Il est important d’ouvrir le système de ventilation central et de vérifier que les conduits d’extraction des machines utilisées sont fonctionnels.
Ensuite, un purificateur d’air a été mis en place dans le laboratoire pour filtrer les microparticules de plastique se retrouvant en suspension dans l’air, particulièrement lors du déchiquetage ou de la manipulation des granules de plastique. Le port d’un masque respiratoire est indispensable pour filtrer les vapeurs et les particules fines de plastique.
Certaines étapes du processus de recyclage du plastique impliquent également de chauffer la matière recyclée à haute température. La manipulation de la matière à haute température nécessite le port de gants de soudure résistants aux hautes températures afin de pouvoir travailler en toute sécurité.
Avec Louis-Robert, j’ai pris le temps de me familiariser avec les différentes familles de plastiques et leurs propriétés respectives. Nous avons exploré le PET (polyéthylène téréphtalate), couramment utilisé pour les bouteilles et les contenants alimentaires, le HDPE (polyéthylène haute densité), reconnu pour sa rigidité et sa résistance, le LDPE (polyéthylène basse densité, n° 4), plus souple et flexible, le PP (polypropylène, n° 5), réputé pour sa robustesse et sa résistance à la chaleur, le PS (polystyrène, n° 6), ainsi que le PLA (acide polylactique, n° 7), un plastique biosourcé fréquemment utilisé en impression 3D.
Les températures varient en fonction du plastique, mais aussi en fonction de leur transformation, soit chauffé, compressé ou extrudé. Avant même de commencer à fabriquer des objets, il est important d’anticiper la réaction de la matière.
Nous avons d'abord travaillé avec du plastique HIPS (High Impact Polystyrene), un polystyrène à fort impact reconnu pour sa grande résistance, mais qui dégage d'importantes vapeurs toxiques lorsqu'il est chauffé à haute température. Ce matériau provenait de rebuts industriels de la compagnie Hitachi, qui se départissait régulièrement de grandes bobines de plastique. Avec Louis-Robert, nous avons réalisé une première tuile de plastique recyclé à l'aide d'une presse à feuilles (Sheetpress). Pour chaque tuile, nous utilisions environ 750 g de matière, chauffée à une température de 210 °C, avant de la laisser refroidir entre 45 minutes et une heure.Par la suite, nous avons fait le tri et le nettoyage de différents types de plastiques, que nous laissions ensuite sécher avant leur transformation.
Granules de plastique, La charpente des fauves. Crédit photo : Carol-Ann Belzil-Normand, 2026.Le 13 mai 2026
La deuxième journée a été principalement consacrée au déchiquetage du plastique pour obtenir des copeaux aussi fins que possible. Cette étape s'est déroulée en deux temps. Pour alimenter l'extrudeuse, nous avons utilisé un tamis à mailles de 3 mm. Les particules de plastiques doivent être suffisamment fines pour passer dans la machine. En revanche, la fabrication de filament nécessitait une granulométrie plus fine. Finalement, nous avons employé un tamis à mailles de 2 mm, afin de ne conserver que les plus petites particules. Ainsi, les plus fines particules de plastique ont été placées sous vide pour expérimenter plus tard avec la filamenteuse.
Pendant cette journée, j’ai aussi exploré les possibilités plastiques avec l'extrudeuse. J'ai produit des formes organiques, dont les déformations résultaient des propriétés du plastique chauffé ainsi que des manipulations avec mes mains. Ces premiers essais sont devenus un terrain d'expérimentation formelle, où les accidents et les variations de forme participaient à l'élaboration volumétrique de la sculpture.

Le 19 mai 2026
À partir de ce moment, j'ai poursuivi ma résidence de manière autonome. J'ai d'abord mélangé le plastique HDPE, orange et jaune, en variant les proportions pour produire des variations de couleur.

Comme le souligne Tim Ingold, la matière est une forme en devenir : « [I]l ne s'agit pas d'imposer des formes préconçues à une matière inerte, mais d'intervenir dans les champs de force et les flux de matière où les formes se génèrent.[1] » Le plastique recyclé possède une capacité de transformation qui influence son résultat.
Cette approche rappelle le travail de la sculpteuse Eva Hesse (1936-1978). Chez Hesse, les matériaux possèdent une capacité de transfiguration qui interroge les propriétés physiques des matériaux industriels.
Pour ma résidence, l'extrusion devient un protocole d'expérimentation. Les formes obtenues demeurent ambiguës. Elles peuvent évoquer des fragments végétaux ou des viscères. Cette indétermination dans la recherche rejoint ma pratique du cinéma d'animation, où le flou et la métamorphose occupent une place déterminante. L'extrudeur devient un instrument de recherche qui permet l'émergence d'un vocabulaire plastique presque intime.

[1] Traduction libre de « [I]t is a question not of imposing preconceived forms on inert matter but of intervening in the fields of force and currents of material wherein forms are generated. » dans Tim Ingold, Being Alive: Essays on Movement, Knowledge and Description, Londres et New York, Routledge, 2022, p. 255.
Le 21 mai 2026
Par la suite, j'ai apporté des emporte-pièces en forme d'étoile afin d'expérimenter avec du PETG provenant de rebuts d'impression 3D. Cependant, l'épaisseur du moule empêchait le plastique fondu d'occuper toute la cavité, ce qui m'a obligée à répéter plusieurs fois l'opération. Cependant, le plastique adhérait aux parois métalliques, ce qui a rendu le démoulage difficile, voire impossible. L'extraction du plastique fondu m'a contraint à couper l’emporte-pièce pour l’extraire.

Les difficultés rencontrées par cette expérimentation m'ont amenée à revoir la fonction du moule. Les dispositifs de duplication participent à l'élaboration de formes imprévisibles, mais aussi à leur contrainte.
Le 22 mai 2026
Puis, j'ai expérimenté avec du plastique transparent HDPE, provenant de tulipes en plastique ayant servi à une installation artistique extérieure. J’ai poursuivi mes expérimentations à l'aide de l'extrudeur pour concevoir une forme organique.

Pendant la conception de la sculpture, j’ai rencontré un problème. Les résidus du plastique utilisé dans l'extrudeur adhéraient au plastique. Les anciennes teintes contaminaient la nouvelle matière. Les résidus de plastique permettent de conserver les traces des interactions passées. Soit, il faut bien nettoyer l’extrudeur entre chaque utilisation de plastique différente, soit ça devient une contrainte de contamination intéressante qui apporte une esthétique particulière. L'extrudeur devient le lieu d'une transformation. Cette dynamique fait écho à l'observation de Jane Bennett selon laquelle : « Mon repas est et n'est pas mien ; vous êtes et n'êtes pas ce que vous mangez. Les corps humains et non-humains se re-corporéalisent l'un en réponse à l'autre ; tous deux exercent un pouvoir formateur tout en s'offrant eux-mêmes comme matière à transformer.[1] » Le plastique est une matière traversée par les relations qu'elle entretient avec d'autres matériaux. La matière conserve une mémoire matérielle qui participe à la forme achevée des sculptures.

[1] Traduction libre de « My meal is and is not mine; you are and are not what you eat. Human and nonhuman bodies re-corporealize in response to each other; both exercise formative power and also offer themselves as matter to be acted upon. » dans Jane Bennett, « Edible Matter », New Left Review, no. 45, mai-juin 2007, p. 134. En ligne, https://newleftreview-org.acces.bibl.ulaval.ca/search?utf8=%E2%9C%93&query%5Bq%5D=EDIBLE%20MATTER&query%5Bauthor%5D=bennett&query%5Bend_year%5D=2007&commit=Search, page consultée le 02/08/2026.
Le 22 mai, 22 juin 2026 et 3 août 2026
Le 22 mai, j'ai apporté ma sculpture orange et jaune à LA CHAMBRE BLANCHE pour réaliser une numérisation par photogrammétrie[1]. Lorsque j'ai reçu la sculpture numérique 3D issue de cette numérisation, j'ai importé le modèle dans Blender. Par la suite, j'ai effectué une série de manipulations à l'aide de différents modificateurs (Twist et Bend) pour transformer la géométrie de l'objet de manière procédurale, sans modifier le maillage d’origine.

L'animation de la déformation du maillage donne l'impression que l’objet est instable. Cet aspect rejoint la notion de topologie où les transformations de l'objet le redéfinissent. Comme le souligne Brian Massumi : « [...] le virtuel se laisse mieux appréhender à travers une approche topologique. La topologie est la science des déformations continues. Une figure topologique se définit par la transformation continue d'une figure géométrique en une autre.[2] » De ce fait, le virtuel devient un champ de transformations potentielles. Dans le cadre du cinéma d'animation, la topologie est un cadre conceptuel intéressant pour penser aux métamorphoses des images.
Pendant ma résidence, le recyclage m’est apparu comme une matière en mouvement qui ne cesse jamais de se transformer.
[1] Cette technique consiste à reconstruire un modèle tridimensionnel à partir d'une série de photographies prises sous différents angles, produisant ainsi un double numérique fidèle de l'objet physique.
[2] Traduction libre de « [...] the virtual is best approached topologically. Topology is the science of self-varying deformation. A topological figure is defined as the continuous transformation of one geometrical figure into another. » dans Brian Massumi, Parables for the Virtual: Movement, Affect, Sensation, Durham, Duke University Press, 2002, p. 146.
Animation de la sculpture de plastique, LA CHAMBRE BLANCHE. Crédit photo : Carol-Ann Belzil-Normand, 2026.
